Psychologie cognitive et overdose médiatique
Sami Lini 3 décembre 2015

Comme en janvier dernier lors des événements dramatiques survenus à Charlie Hebdo et à l’Hypercacher, les dernières manifestations de folie terroriste de ce mois de novembre ont été accompagnées d’un formidable chaos médiatique et d’une tornade d’informations. A l’ère de l’instantanéité, des réseaux sociaux et des chaines d’information continue, nous sommes soumis à ce qui constitue l’équivalent du café soluble. Il faut un petit sachet de quelque chose qui ressemble à de l’information pour se faire un grand bol de quelque chose qui sent comme de l’information, ressemble à de l’information, mais n’est que de l’information diluée, voire pas de l’information du tout. Mais parfois on a de bonnes surprises et, miracle, ça a vraiment le goût de l’information.

Add a level spoonful of instant coffee!

Chacun pensera ce qu’il souhaite de ce tumulte mais il nous a semblé important en retournant voir nos étudiants, de saisir l’opportunité pour revenir sur quelques notions bien connues de la psychologie cognitive et qui fournissent un éclairage sur la prudence nécessaire face à cette information. De quoi prendre un peu de recul sur tout ça.

Prise de décision en contexte de stress

Chacun d’entre nous a pu le constater : en situation de stress, notre capacité à analyser la situation est fortement dégradée et des décisions parfois absurdes peuvent alors être prises. Plus le niveau de stress est élevé, pire c’est. L’origine de ce phénomène commence à être expliquée par la communauté scientifique. Le stress provoque la sécrétion d’une hormone, le cortisol, qui dégrade les performances cognitives et mène à une régression des raisonnements.

Stress ball from Wikipedia

C’est ainsi qu’on constate que l’injection de cortisol chez des sujets sains provoque une diminution dramatique des capacités de mémoire [1] et une volonté accrue de récompense à court terme [2], la régression donc de mécanismes de raisonnement « avancé » (en l’occurrence la capacité de capitalisation).

Réagir et raisonner : un cerveau à plusieurs vitesses

Si toutes les actions de notre quotidien demande l’implication de notre cerveau, cette implication est plus ou moins importante. Une grande part est réalisée sans mécanisme conscient et même en termes de prise de décision, on distingue ce qui relève du « réflexe » cognitif du raisonnement à proprement parler.

Vous avez peut-être entendu parler du livre du Professeur Kahneman « Système 1/Système 2, les deux vitesses de la pensée » [3] qui a fait du bruit à sa sortie. Son auteur-chercheur y présente ses travaux sur les mécanismes de prise de décision. Il y défend l’existence de deux systèmes de pensée :

  • un système « primaire » qui permet de prendre la majorité de nos décisions quotidiennes sur la base de raccourcis de raisonnement, ce qui le rend très rapide et efficace dans une majorité de situations connues ;
  • un système avancé qui permet des raisonnements évolués et la résolution de problèmes plus complexes ou mal connus, plus lent mais plus exhaustif.

Le lièvre et la tortue, Wikipedia

La littérature en psychologie cognitive a depuis longtemps identifié l’existence de plusieurs strates de mécanismes cognitifs en fonction de la familiarité de la situation et du besoin d’efficacité (du temps disponible par exemple). D’autres modèles font état de trois voire quatre niveaux distincts. On retiendra surtout qu’il y a une strate relevant du réflexe cognitif et une ou plusieurs autres strates permettant des prises de décisions plus complexes.

Biais et jugements heuristiques : vitesse ou précipitation ?

Les travaux du Professeur Kahneman ont portés sur les mécanismes de prise de décision « instinctive », ce qu’il appelle les biais cognitifs et les jugements heuristiques. De très nombreux biais ont été découverts depuis les années 70, mais une petite sélection a un intérêt particulier dans le contexte actuel. Voici leurs définitions accessibles, issues de Wikipedia :

  • Biais rétrospectif : tendance qu’ont les personnes à surestimer rétrospectivement le fait que les événements auraient pu être anticipés avec davantage de prévoyance ou de clairvoyance ;
  • Biais de confirmation : consiste à privilégier les informations confirmant ses idées préconçues ou ses hypothèses (sans considération pour la véracité de ces informations) et/ou à accorder moins de poids aux hypothèses jouant en défaveur de ses conceptions ;
  • Biais de représentativité : consiste à baser son jugement sur des informations personnalisantes plutôt que statistiques ;
  • Heuristique de disponibilité : mode de raisonnement qui se base uniquement ou principalement sur les informations immédiatement disponibles, sans chercher à en acquérir de nouvelle concernant la situation.

Alors, si on met tout ça bout à bout à quoi arrive-t-on ? Au fait qu’en période de stress, on dégrade nos capacités de raisonnement. Les mécanismes décrits se font donc plus présents. Afin de ne pas politiser le contenu de ce blog, on se gardera de faire des parallèles avec des informations véhiculées ces derniers jours ou des déclarations dans les médias. Chacun se fera donc son propre avis sur la question.

TV-brain-food1

On se rappellera qu’en ce moment anxiogène plus que jamais, c’est autant les informations que la façon dont on les traite qui doivent faire l’objet d’une prudence supplémentaire. Il n’est jamais aussi difficile pour notre cerveau de comprendre une situation complexe que quand il a « peur ».

Références

[1] Newcomer, J. W., Selke, G., Melson, A. K., Hershey, T., Craft, S., Richards, K., & Alderson, A. L. (1999). Decreased memory performance in healthy humans induced by stress-level cortisol treatment. Archives of general psychiatry, 56(6), 527-533.

[2] Takahashi, T. (2004). Cortisol levels and time-discounting of monetary gain in humans. Neuroreport, 15(13), 2145-2147.

[3] Kahneman, D. (2012). Système 1/Système 2: Les deux vitesses de la pensée. Editions Flammarion.

Sami Lini
Sami Lini

Ingénieur-docteur en Facteurs Humains, Sami a d’abord travaillé dans le domaine de la R&D aéronautique. Les Facteurs Organisationnels et Humains opérationnels, la neuroergonomie et la recherche utilisateur (UX) sont ses domaines de prédilection qu’il apporte à nos clients tant dans le domaine de l’industrie à risque que pour les produits grand public.

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