Coupe du monde 2014 : Facteurs Humains et football !
Sami Lini 27 juin 2014

En cette année de Coupe du Monde où on parle de football sans nous parler que de joueurs qui ne descendent pas de bus, c’est l’occasion idéale pour lancer une courte série d’articles sur l‘articulation des Facteurs Humains avec le sport. Un domaine parfait pour illustrer quelques concepts fondamentaux que nous manipulons dans des situations bien éloignées des terrains verts !

Alors aujourd’hui, on vous parle de ce qui caractérise un expert et de conscience de la situation ! Avec des bouts d’eye-tracking dedans!

Le savoir-faire expert : de la génèse de l’expertise

Le point de départ de toute démarche facteur humain est l’analyse de l’activité opérateur. Une difficulté fondamentale est l’accès à ce qui constitue sa qualité d’expert, son savoir-faire métier. Par exemple, entre la recette de cuisine pour réussir la cuisson du steak haché et le coup d’oeil (et de main) de l’expert qui, à l’odeur et à l’apparence sait que le steak est bien grillé à l’extérieur et saignant à l’intérieur, il y a toute la différence entre :

  • les connaissances déclaratives, facilement explicitables (connaissances encyclopédiques sur un domaine) : le steak doit cuire 5 minutes de chaque côté à feu moyen,
  • et les connaissances dites procédurales, relevant de l’expertise, d’une forme d’intuition implicite qui fait dire au cuisinier “là mon steak est cuit” (et à moi de dire “ah mince, il est cramé”).

Notre métier consiste  à identifier ces déterminants de l’expertise et à aider à concevoir des systèmes qui les exploiteront au mieux.

Si on revient au football, on s’aperçoit que de la même façon, il y a tout un tas de statistiques descriptives qui permettent de faire la différence entre deux niveaux d’expertise : le joueur lambda et le Ballon d’Or. Il y a évidemment le nombre de buts, de passes décisives, de dribbles réussis… Ces statistiques peuvent être éclairées par des analyses plus fines : la vitesse de pointe, la capacité d’endurance, le nombre d’appuis au sol sont autant de paramètres qui peuvent permettre à un joueur de faire la différence.

Statistiques Ronaldo

L’eye tracking pour comprendre l’expertise

L’entrainement des joueurs vise pour tous un gain en rapidité et en endurance. Mais il n’y a qu’un Cristiano Ronaldo. Qui est certes rapide et puissant mais pas le plus rapide ni le plus puissant. Alors qu’est-ce qui le rend si habile dribbleur ? La vidéo suivante fournit quelques informations :

Comme le montre l’enregistrement en Eye tracking, Ronaldo regarde certes la balle mais surtout les articulations du défenseur. Son expertise lui permet d’analyser des variations très fines de posture du joueur face à lui et donc d’anticiper le mouvement à venir. Cette anticipation lui offre un temps d’avance concernant les intentions de son opposant.

Le défenseur a en revanche une stratégie tout à fait opposée : pour ne pas se laisser perturber par les feintes de mouvement de Ronaldo, il garde les yeux sur le ballon et ne peut donc que réagir. Cette stratégie réactive limite son anticipation car il ne s’appuie que sur sa capacité à prendre des informations en vision périphérique sur la posture de l’attaquant, vision moins performante que la vision centrale à détecter des variations fines, comme on s’en rend tous compte chaque jour.

Le talent de Ronaldo ne réside donc pas que dans sa capacité motrice à bouger ses jambes très rapidement et à son toucher de balle mais à son expertise à lire le comportement de son adversaire direct. Ce qui explique également sa capacité à placer la balle là où le gardien ne peut l’atteindre.

La simulation comme moyen de compréhension

Une autre de ses capacités qui fait la différence est sa lecture de la trajectoire du ballon. Cette seconde vidéo en est une parfaite illustration :

Une fois le corner tiré, la pièce est plongée dans le noir complet. Quand un joueur lambda ne parvient pas à toucher la balle, Ronaldo est lui capable non seulement de la situer dans l’espace et dans le temps (la balle bouge) mais également de se situer par rapport au but. C’est ce qu’on appelle la conscience de la situation :

  1. à partir d’informations perceptuelles initiales : la vitesse du joueur vers le ballon, le mouvement du pied jusqu’à la frappe, le bruit de la chaussure contre le cuir,
  2. il est capable de comprendre la situation : la puissance dans le ballon et l’effet éventuel,
  3. et il se construit une représentation mentale de l’évolution de cette situation : la position dans l’espace et dans le temps du ballon, par rapport à sa position et la position relative du but.

Son expertise se caractérise par sa capacité à mobiliser très rapidement et très finement ses connaissances à partir de l’état initial de la situation. Il n’a pas besoin de beaucoup corriger le plan d’action qu’il met en place dès le départ car celui-ci est déjà presque parfait. Il a donc des ressources pour analyser le placement des défenseurs, du gardien ou de ses coéquipiers.

Bon alors, les esprits chagrins nous feront à juste titre remarquer que tout ça, c’est bien beau mais que le Portugal est éliminé, alors bon hein… Et ils auront raison parce que le football est un sport où la dimension collective est fondamentale.

Donc la prochaine fois, si on voit que cet article vous plait et que vous êtes sages, on vous parlera de Crew Resources Management (CRM), les méthodologies Facteurs Humains mises en place pour favoriser la collaboration d’équipages (et donc d’équipes !).

 

 

Sami Lini
Sami Lini

Ingénieur-docteur en Facteurs Humains, Sami a d'abord travaillé dans le domaine de la R&D aéronautique. Les Facteurs Organisationnels et Humains opérationnels, la neuroergonomie et la recherche utilisateur (UX) sont ses domaines de prédilection qu’il apporte à nos clients tant dans le domaine de l’industrie à risque que pour les produits grand public.

Votre commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *