Coupe du Monde et Facteurs Humains suite et fin : eye tracking et penalty !
Sami Lini 17 juillet 2014

Après la victoire de l’Allemagne en finale de la Coupe du Monde et pour clore notre courte série d’articles sur les Facteurs Humains appliqués au foot, revenons sur l’un des événements de cette Coupe du Monde : la série des penalties lors du 1/4 de finale Pays-Bas/Costa Rica.

Un petit mot pour remettre dans le contexte : 120 ème minute du match, à quelques secondes de la fin des prolongations et du début des tirs au but, le sélectionneur des Pays-Bas tente un véritable coup de poker et effectue son dernier changement en remplaçant son gardien de but. Stupeur dans le stade et pour tous les spectateurs devant leur télé, il s’agit d’un pari que personne n’a jamais encore osé. Le gardien de but titulaire, encore chaud du match qu’il vient de réaliser, est remplacé par un joueur qui vient de passer plus de 2h assis sur le banc des remplaçants !

Image issue du site Le Monde.fr

Le pari est gagnant, le gardien à peine entré sort deux penalties dont celui qui envoie son équipe en 1/2 finale !

Voici la session complète des penalties, la vidéo démarre lors du dernier penalty :

Que remarque-t-on le concernant ? Au-delà de la petite intox à aller parler avec le joueur avant qu’il tire le penalty, le gardien est extrêmement remuant sur sa ligne de but. Et visiblement l’entraîneur des gardiens est très au courant des dernières avancées en science du sport puisqu’il s’agit très précisément d’un comportement décrit dans la littérature scientifique !

Science du penalty : de l’eye tracking !

C’est ainsi qu’un article récent publié dans le très sérieux Journal of Sports Sciences est justement intitulé « A moving goalkeeper distracts penalty takers and impairs shooting accuracy. » (Wood & Wilson, 2010). Les auteurs font tirer des penalties à des joueurs de foot expérimentés équipés d’un eye tracker sous deux conditions de stress différentes : stress élevé ou faible.

Image tirée de l'étude

Pour manipuler ce facteur « stress », il est dit au sujet soit que l’expérimentation vise seulement à évaluer l’eye tracker dont ils sont équipés, soit au contraire que de l’argent est en jeu pour le gagnant et que les résultats seront communiqués aux autres participants.

Deux autres conditions sont distinguées : le gardien reste immobile (au centre du but, genoux fléchis, bras écartés) ou au contraire en bougeant fortement les bras pendant la prise d’élan du tireur (ça ne vous rappelle rien ?). L’eye tracker est utilisé pour analyser la position du regard, les fixations sur le gardien et le ballon. La précision des tirs est également mesurée, c’est à dire la distance par rapport à la position du gardien.

Les résultats font apparaitre plusieurs phénomènes. En premier lieu, quel que soit le degré de stress de la situation, la précision des tirs est sensiblement diminuée lorsque le gardien bouge. Les chercheurs expliquent cela par un phénomène dit de saillance : le mouvement du gardien attire l’oeil, réduit donc l’attention sur l’objectif initial et la capacité à viser correctement.

Un deuxième résultat très intéressant concerne les fixations : plus l’enjeu (stress) est important et plus les tireurs vont avoir tendance à regarder le gardien en mouvement. En gros, plus les sujets sont stressés plus ils seront distractibles par les mouvements du gardien. Peut-être tient-on ici l’explication du dernier arrêt du gardien néerlandais ?

Un dernier résultat de cette étude est également intéressant : comme attendu, il est constaté que durant la course d’élan le regard des tireurs est majoritairement posé sur le ballon. Une exception est notable à cette tendance : le belge Eden Hazard, joueur de grand talent, est connu pour tirer ses penalties « à l’aveugle ». Il prend toujours la même course d’élan et n’a ainsi pas à regarder le ballon avant de le frapper. C’est ce qu’il fait contre la Slovaquie en éliminatoire de la Coupe du Monde.

Cela lui permet de savoir parfaitement dans quelle direction le gardien se déplace et de garder l’avantage jusqu’à la dernière seconde. Quand on voit ses statistiques sur penalties (fournies par le Wall Street Journal), on se dit que des joueurs pourraient sans doute s’en inspirer (il parait même qu’un de nos français a raté un penalty contre la Suisse ?).

Statistiques penalties Eden Hazard

Tout cela nous montre une nouvelle fois la véritable utilité opérationnelle des systèmes d’eye-tracking  en situation écologique ! C’est ainsi que la prise d’informations visuelles du gardien pourrait également être l’objet d’études d’eye-tracking futures ! Avis aux amateurs !

References

Wood, G., & Wilson, M. R. (2010). A moving goalkeeper distracts penalty takers and impairs shooting accuracy. Journal of sports sciences28(9), 937-946.

Sami Lini
Sami Lini

Ingénieur-docteur en Facteurs Humains, Sami a d'abord travaillé dans le domaine de la R&D aéronautique. Les Facteurs Organisationnels et Humains opérationnels, la neuroergonomie et la recherche utilisateur (UX) sont ses domaines de prédilection qu’il apporte à nos clients tant dans le domaine de l’industrie à risque que pour les produits grand public.

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