La perception du temps dans l’expérience utilisateur #1
Lucille Lecoutre 19 octobre 2015

Le temps est probablement un des concepts les plus structurants de la cognition. Il permet d’organiser les évènements qui nous arrivent les uns par rapport aux autres. C’est lui qui nous assure également un sens de permanence, de continuité, d’être la même personne au fur et à mesure que nous faisons des expériences.

En ce sens, c’est un concept fondamental pour l’expérience utilisateur, et nous allons vous montrer qu’envisager les choses sous cet angle ouvre alors tout un tas de possibilités avec lesquelles il est possible de jouer dans sa conception.

 

Rôle du temps dans l’expérience utilisateur

A première vue, lorsque l’on pense au temps dans la conception d’interface, on considère souvent le temps extérieur à l’utilisateur : faire fonctionner les applications plus vite, réduire les temps de chargement (ceci allant de pair avec le fait que nous vivons dans une société pressée qui nous demande d’être rentable, réactifs, et de nous adapter toujours plus rapidement).

 

La limite de ce type de solution est qu’elles restent axées sur la technologie, et feront toujours face à une limite technique à un moment ou à un autre. Nous vous proposons dans cet article de changer de perspective et d’adopter le point de vue de l’utilisateur : pour lui, sa perception équivaut à la réalité. Et il n’y a rien de plus relatif que le temps perçu : une minute la main collée à la plaque électrique sera vécue comme beaucoup plus longue qu’une minute au téléphone avec une personne qui nous manque. Pour un temps objectif strictement identique, on aura affaire à des expériences de durée très différente.

 

Passage du temps
Photo : CCTV Headquarters (time slice), by Mingyang Zhou

 

D’où vient la sensation de temps qui passe ?

Pour les sens classiques comme la vision, l’audition, chaque sens dispose de capteurs spécifiques et d’un système d’interprétation associé. Le sens du temps est donc un peu particulier puisqu’il n’existe pas à proprement parler de récepteurs dédiés au temps. La construction par le cerveau d’un percept temporel se base donc sur l’agrégation de l’ensemble des informations disponibles, qu’elles soient visuelles, auditives, proprioceptives …

 

Le temps subjectif est donc malléable, élastique, non constant, et peut être l’objet d’illusions variées. La fusion d’informations de différente nature peut donner lieu à certaines divergences. Par exemple, à durée objective égale, un stimulus auditif est perçu comme plus long qu’un stimulus visuel. Le temps perçu dépend donc de la nature du stimulus. Les évènements du monde étant beaucoup plus souvent multi-sensoriels, le cerveau se débrouille pour créer un percept unique et cohérent en pondérant ses inputs.

 

Plusieurs études montrent que la perception temporelle est également très fortement soumise aux composantes émotionnelles et surtout attentionnelles de la cognition. Selon une théorie appelée « théorie de l’efficacité de codage », la perception du temps se base sur l’ampleur de la réponse neurale. Les évènements auxquels nous prêtons attention (de manière volontaire ou involontaire) élicitant une réponse plus importante, ils sont alors perçus comme plus long. Un stimulus dynamique, attirant l’attention (parce qu’il clignote,  change de taille…), aura donc tendance à être perçu comme plus long qu’un stimulus statique équivalent.

 

attente
Photo : Petr Dosek, Waiting II

Conclusion

Pour conclure, nous espérons vous avoir montré que concernant l’UX, les mesures de phénomènes objectifs (ex : temps de chargement absolu) ne sont pas toujours les plus pertinentes, et ne sont pas suffisantes pour capturer la richesse de l’expérience des utilisateurs.

 

Ne vous méprenez pas, nous ne disons qu’une approche technologique du problème n’a pas de raison d’être. Nous proposons plutôt de la compléter par un changement de perspective, qui permet de porter un regard différent sur le produit ou service conçu, et orienter vers des solutions pas uniquement techniques risquant de manquer leur cible.

 

Nous ne pouvons que vous inviter à approfondir la vaste littérature qui existe sur le sujet et vous donnons rendez-vous pour un prochain article sur des exemples d’application de ces concepts pour améliorer l’expérience utilisateur en pratique.

 

 

 

Références :

  • Eagleman, D. M., & Pariyadath, V. (2009). Is subjective duration a signature of coding efficiency? Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences, 364(1525), 1841-1851. doi:10.1098/rstb.2009.0026
  • Hartcher-O’Brien, J., Di Luca, M., & Ernst, M. O. (2014). The duration of uncertain times: audiovisual information about intervals is integrated in a statistically optimal fashion. PloS one9(3), e89339. http://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0089339
  • Grondin, S. (1993). Duration discrimination of empty and filled intervals marked by auditory and visual signals. Perception & psychophysics, 54(3), 383-94. Retrieved from http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/8414897

 

Lucille Lecoutre
Lucille Lecoutre

Lucille a suivi un premier cursus de recherche en Neurosciences Cognitives où elle s’est intéressée aux aspects perceptifs et prédictifs de la cognition humaine. Elle s’est ensuite tournée vers les applications potentielles des Sciences Cognitives pour les Facteurs Humains. Elle est aujourd’hui ingénieure Facteurs Humains au sein d’Akiani.

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