Simple is beautiful. And usable ? Minimalisme esthétique et utilisabilité
Sami Lini 28 octobre 2013

La réponse à un commentaire d’un article précédent nous a donné envie de revenir sur la question du Simple is beautiful. Dans cette réponse, nous avions tracé l’esquisse d’une comparaison avec le style architectural « international » qui a érigé en dogme l’idée de :

« Less is more », Mies van der Rohe.

L’exemple de la Farnsworth House à Plano dans l’Illinois près de Chicago constitue  une analogie intéressante avec la problématique que nous avions soulevée lors de cet article précédent. Nous y avions abordé la nécessité d’une prise en compte précise des usages, des utilisateurs et de leurs contextes d’utilisation pour mener à bien la transition vers le Flat Design.

La Farnsworth House : l’usage n’est pas la représentation de l’usage

Edith Farnsworth, riche notable de Chicago, commande en 1945 à l’un des architectes en vogue de l’époque, Mies van der Rohe, la réalisation d’une maison de campagne à Plano, havre de verdure, à 75 km de  Chicago.

Environnement autour de la Farnsworth House

 

La demande initiale est que l’architecte conçoive une maison telle qu’il souhaiterait y vivre. Fidèle à son style architectural minimaliste, reposant sur le respect de l’intégrité tant des matériaux que de l’espace, le projet présenté est le suivant :

Plan de la Farnsworth House

une pièce unique dont les différents espaces ouverts les uns sur les autres constituent les différents espaces de vie autour d’un îlot central, qui accueille les pièces d’eau. Cette pièce unique se compose de deux dalles horizontales parfaitement parallèles, toutes les cloisons extérieures sont en verre. Posée dans un écrin de verdure, la maison est parfaitement intégrée à son environnement. Le chantier s’éternisera et la maison sera livrée en 1951.

Farnsworth House par Sami Lini

L’idéal du concepteur et l’utilisateur

Un point intéressant lors de la construction concerne les demandes d’Edith Farnsworth à propos de l’habitabilité du projet. Ainsi, celle-ci impose la présence de rideaux partout autour de la maison (ce que l’on voit d’ailleurs sur la photo précédente), afin de rendre possible son isolation du monde extérieur. Cette demande se trouve en opposition avec la vision de l’architecte : une composante majeure du projet est la possibilité de voir la nature au travers du bâtiment. Cela constituera une fracture définitive entre la cliente et son architecte, ce dernier étant obligé de céder à la demande.

L’usage n’est pas la représentation de l’usage ; l’idéal du concepteur n’est pas toujours celui de l’usager.

Malgré une forme de malaise à l’égard de sa maison, au coeur de laquelle elle se sentait constamment épiée, Edith Farnsworth viendra y passer ses week-ends pendant près de 21 ans. Elle profitera et fera profiter aux amateurs du genre de ce qui constitua l’un des joyaux de l’architecture moderne dès sa construction, et à ses yeux la valeur ajoutée du produit.

Mais la construction en 1968 d’un viaduc au-dessus de la rivière, à proximité de la propriété,  finira par avoir raison de sa volonté et elle finira, à l’issue d’un long procès pour tenter de faire disparaître le pont, par vendre sa demeure.

Il est là encore question d’équilibre entre valeur ajoutée du produit et expérience utilisateur : tant que la valeur ajoutée de la maison, sa valeur architecturale, compensait les frustrations de l’expérience utilisateur, sa trop grande ouverture sur le monde extérieur, l’utilisatrice continuait à profiter du service.
L’augmentation de la frustration brise l’équilibre, l’utilisateur abandonne le service.

Le pari de la valeur ajoutée esthétique

Un autre exemple fameux est l’objet présenté dans la photo suivante, pouvez-vous imaginer à quoi sert-il ?

Design by Starck

Un indice, on le trouve dans la cuisine.

Hormis pour les amateurs de design qui auront reconnu le fameux Juicy Salif conçu par Philippe Starck  dans les années 1990 ou pour les gens dotés d’une imagination fertile et d’une capacité d’abstraction élevée, l’utilité de l’objet ne semble pas évidente, mais la photo ci-dessous nous fournit la réponse :

Presse agrume Juicy Salif, en action

Il s’agit donc d’un presse-citron. Une petite recherche sur Internet souligne la diversité des opinions le concernant. D’une part, des amateurs de design, qui en admirent l’esthétique et l’audace. D’autre part, des utilisateurs plus pragmatiques qui regrettent que l’objet s’abîme au contact de l’acidité du citron, qu’il soit très inconfortable à manipuler (il faut tenir l’un des pieds en même temps que l’on presse le citron, le jus coule donc en partie sur la main), qu’il soit très compliqué à mettre au lave-vaisselle… Bref, qu’il ne soit pas très utilisable.

En réponse aux critiques à répétition à l’encontre du presse-citron, on attribue à Philippe Starck la citation suivante :

« Il n’est pas destiné à presser des citrons, il est fait pour démarrer des conversations », Philippe Starck.

Du presse-citron au flat design

Une étude fameuse en 2000 (Tracktinsky, 2000) avait mis en avant la forte corrélation entre beauté esthétique de l’interface et sensation d’utilisabilité : une belle interface sera toujours perçue plus utilisable qu’une interface à l’esthétique ratée. Il ne s’agit finalement que de la manifestation d’un phénomène que connait bien la psychologie sociale, celui de biais émotionnel  (MacMullen, 2003) : jugements et prises de décision sont toujours impactés par les émotions ressenties.

Ce point-là méritera lui aussi un article à lui seul, mais le point fondamental est que, dans notre société de consommation occidentale, pour deux services identiques, même à utilisabilités sensiblement différentes, l’interface qui sera considérée la plus esthétique remportera majoritairement les suffrages des utilisateurs. Ce qui nous ramène à notre question initiale : l’usage, la représentation de l’usage et l’expérience utilisateur.

Qu’ont en commun la Farnsworth House de Mies van der Rohe, le Juicy Salif de Starck et iOS 7 de Jonathan Ive ? Le même pari que l’expérience utilisateur est fondamentalement dirigée par l’attrait d’une esthétique minimaliste, revenant aux fondamentaux du design. La valeur ajoutée du produit n’est pas uniquement sa fonctionnalité initiale mais ce qu’il représente : le signe de l’appartenance à une communauté d’amateurs éclairés capables d’apprécier l’objet par delà ses défauts éventuels d’utilisabilité.

S’il est toujours agréable de pouvoir discuter de l’objet, l’utiliser est parfois plus fondamental. Je vous renvoie à ce titre à l’intéressante brève de Raphaël  Yharrassarry sur la refonte ratée de l’application Météo France. Adopter l’approche de Philippe Starck dans un milieu aussi concurrentiel que celui de l’AppStore semble un pari risqué, mais force est de constater qu’on en parle…

Pour autant, la transition vers un design plus épuré ne se résume évidemment pas qu’à ces exemples, et les transitions réussies sont légion. Nombre de logos de grands groupes ont ainsi illustré cette évolution.

Evolution du logo Windows

Et vous ? Que pensez-vous de l’importance du facteur esthétique dans l’expérience utilisateur ? Simple is beautiful and usable ?

Références

Tractinsky, N., Katz, A. S., & Ikar, D. (2000). What is beautiful is usable. Interacting with computers13(2), 127-145.

MacMullen, R. (2003). Feelings in History. Claremont, CA: Regina Books. Pp. iv, 198.

Sami Lini
Sami Lini

Ingénieur-docteur en Facteurs Humains, Sami a d’abord travaillé dans le domaine de la R&D aéronautique. Les Facteurs Organisationnels et Humains opérationnels, la neuroergonomie et la recherche utilisateur (UX) sont ses domaines de prédilection qu’il apporte à nos clients tant dans le domaine de l’industrie à risque que pour les produits grand public.

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