Sites web des JO 2024 : des webdesigns imprégnés de culture
Céline Rouquié 4 mars 2016

Le mois de Février a vu se confirmer les candidatures officielles à l’organisation des Jeux Olympiques de l’été 2024. En attendant la décision officielle qui désignera la grande gagnante, 4 villes s’opposent : Paris, Rome, Budapest et Los Angeles. Pour récolter l’adhésion du plus grand nombre, elles déploient un arsenal de supports de communication plus ou moins équivalent afin de recueillir le vote des décideurs et l’assentiment de leurs propres citoyens. Trois sites Web des JO 2024 ont ainsi vus le jour pour représenter Paris, Rome et Los Angeles. Ce sont ces interfaces que je vous propose d’analyser afin de déterminer dans quelle mesure l’exercice de présentation des candidatures online est influencé par des phénomènes ethnographiques et culturels propres à chacun des trois pays.

Dans cette optique, je me suis appuyée sur l’étude d’Hofstede (1980) qui démontre que les cultures se différencient à travers des valeurs fondamentales relevant de 5 sphères différentes : le rapport au pouvoir, l’individualisme vs collectivisme, la masculinité vs féminité, la résistance à l’incertitude et la capacité à se projeter dans le futur ou à rester dans le présent/passé. Cette étude menée dans plus de 50 pays a permis d’attribuer à chacun d’entres eux des indices sur ces cinq dimensions. Voici un comparatif de ces indices sur les trois pays qui nous concernent aujourd’hui :

Indices de la France, de l'Italie et des Etats Unis selon l'étude d'Hofstede (1980)
Indices de la France, de l’Italie et des Etats Unis selon l’étude d’Hofstede (1980)

Le rapport à la hiérarchie est plus marqué sur le site Français que sur les autres sites web des JO 2024

Mise en avant des leaders

Commençons par la présence d’un mot du co-président du comité olympique présent sur la page d’accueil du site français. Il dénote le penchant des tricolores pour une hiérarchie clairement établie et revendiquée, alors que nos camarades américains et italiens aspirent pour leur part à une équité dans la répartition du pouvoir (Hofstede, 1980). Je vous encourage à jeter un oeil au schéma comparatif extrait du livre de Richard D. Lewis « Leading across cultures » qui est particulièrement parlant. Ainsi, vous ne verrez pas – sur les sites Web de Rome, LA ou même Boston (candidature avortée) – de prise de parole d’un leader ou d’un VIP sur la page d’accueil. Ce sont des sportifs anonymes qui promeuvent l’événement en rendant ainsi les JO à la population.

Mot du co-président sur le site Paris 2024 pour les JO
Mot du co-président sur le site Paris 2024 pour les JO

Profusion de logotypes partenaires

Par ailleurs, vous aurez sûrement remarqué que le site Français, avant même d’avoir remporté la candidature, est déjà saturé de logos en pied de page. Si leur raison d’être est bien évidemment liée à la gratification des sponsors financiers, cette pratique est ici encore le témoin d’une société portée sur la hiérarchie et la confiance dans les institutions (Marcus, Aaron and Gould, Emilie West – 2000). Afficher les logos d’établissements bancaires et d’infrastructures publiques apporte de la crédibilité et de la consistance à ce projet de candidature, le projetant ainsi dans un futur plus aisément palpable. Los Angeles ne s’embarrasse d’aucun logo et joue sur d’autres aspects pour générer la confiance de ses citoyens, notamment via l’affichage des soutiens individuels (section « impliquez-vous »).

Aperçu des logos affichés en page d'accueil du site Paris 2024 pour les JO
Aperçu des logos affichés en page d’accueil du site Paris 2024 pour les JO

L’individualisme mis en avant dans la candidature de Los Angeles aux JO 2024

L’engagement personnel est en effet mis en avant chez les Américains à travers un trombinoscope, agrémenté de biographies, accessible dès le menu. Assortie à l’espace « Impliquez-vous » où un globe matérialise les discussions autour de la candidature américaine, cette section permet de valoriser l’engagement personnel, une caractéristique ethnographique particulièrement présente aux Etats-Unis (indice de 91 VS 76 pour les Italiens et 71 pour les Français – Hofstede 1980).

Trombinoscope du site LA 2024 pour les Jo
Trombinoscope du site LA 2024 pour les Jo

Cette différence peut ainsi expliquer pourquoi le site Paris 2024 se contente pour sa part de donner les 2 noms de ses co-directeurs, le reste de l’équipe étant vue comme un tout et ne bénéficiant ainsi d’aucune visibilité sur le site. Rome se calque sur sa cousine parisienne en n’affichant que les informations relatives aux quatre responsables en charge du projet olympique. Il semblerait que les Européens ne soient pas si individualistes que ça, du moins en matière de communication.

Les Italiens champions de la masculinité

Enfin, sur la question de la sémantique, nous pouvons constater là-aussi une divergence assez nette entre le site Paris 2024 qui utilise des termes choisis autour de la thématique du rêve (« suivez le rêve », « la force d’un rêve », « un rêve un projet »,« le rêve nous rassemble », etc.), alors que LA, Boston ou Rome insistent sur un aspect linguistique plus pragmatique et engageant (« impliquez-vous », « nous voulons Rome 2024 », « rejoignez-nous »,« gardez une longueur d’avance », etc.). C’est particulièrement vrai sur les incitations à l’inscription aux newsletters.
Cela peut s’expliquer par la culture plus féminine de la France VS l’Italie ou les USA selon l’étude Hofstede, ces deux dernières y raflant un score respectif de 62 et 70 VS les 43 points de la France. Si l’on se fie aux conclusions de cette étude, cela signifie que nous, Français, accordons plus d’importance à la qualité de vie et aux relations entre les parties prenantes qu’au matérialisme ou à la compétition. La mise à disposition aux Français d’un site de concertation participative et démocratique à propos des grandes orientations données au projet des JO 2024 dans la capitale semble d’ailleurs appuyer cette caractéristique.

Formulaires d'inscription aux newsletters des sites des JO - (de gauche à droite : LA, Rome et Paris).
Formulaires d’inscription aux newsletters des sites des JO – (de gauche à droite : LA, Rome et Paris).

Timelines et décomptes, les reflets d’un besoin de contrôle

Le site Paris 2024 est le seul à proposer un double rappel temporel des deadlines. Il dispose à la fois d’un calendrier jalonné de dates précises et d’un décompte jour par jour avant le vote final visible sur la page d’accueil. Cette obsession du temps est le reflet de l’inconfort des Français face à l’incertitude (l’indice de l’étude Hofstede explose les plafonds en atteignant les 86 points face au 46 points des Américains). Il n’est donc pas étonnant que l’on ne retrouve pas de calendrier ou de compte à rebours sur les autres sites.

 

Cette analyse est forcément un peu biaisée par le fait que les budgets déployés dans les 3 villes sont assez inégaux; Rome semble en particulier avoir investi moins de moyens dans son site Web que ses concurrentes française et américaine. Même si le site italien est moins abouti que les autres et donc moins réfléchi, il est intéressant de pouvoir comparer ces trois supports de communication que sont les sites web des JO 2024 à l’aune de critères ethnographique et sociologique. Nous pouvons ainsi appliquer aux interfaces Web une lecture un peu différente de celles que l’on a l’habitude de mener, tout en produisant des résultats significatifs et assez révélateurs.

 

Références

  • Marcus, Aaron and Gould, Emilie West (2000). “Crosscurrents: Cultural Dimensions and Global Web User Interface Design, Interactions, 7:4, July/August 2000, pp. 32-46
  • Hofstede, Geert. (2010) Cultures and Organizations: Software of the Mind, Third Edition 576 pages. McGraw-Hill
Céline Rouquié Bordeaux

Diplômée d’un Master en Design d’Interface, Céline a officié à la Mairie de Paris puis en agence Web avant de mettre au service d’Akiani sa double expertise en design d’interface (UI) et en expérience utilisateur (UX).

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