Le cerveau créatif : de la théorie à la pratique
Mathilde Da Rocha 27 septembre 2018

Si toi aussi tu as envie d’écrire “créatif” sur ton CV, on t’explique comment la créativité fonctionne dans le cerveau. Quels sont les facteurs impliqués et comment faire évoluer ses aptitudes créatives ? Voilà sur quoi l’on veut t’éclairer dans ce billet ! Et puisque la conception d’expériences utilisateurs passe par la mise en pratique, on fait également le lien entre les aspects théoriques et les méthodes d’idéation. Promis, on parlera aussi un peu d’Einstein.

 

What the créativité ?

« La créativité serait la capacité à réaliser une production qui soit à la fois

nouvelle et adaptée au contexte dans lequel elle se manifeste »

(Sternberg & Lubart, 1995)

Première difficulté, et pas des moindres, une idée créative est donc une idée nouvelle. Deuxième critère, une idée créative se doit d’être adaptée (non, un déguisement de rhinocéros n’est pas la solution pour protéger les cochons d’Inde des prédateurs).

La créativité est une capacité complexe, qui serait le résultat de la convergence d'aspects cognitifs, conatifs, émotionnels et environnementaux (Lubart, 1999). Les détails sont dans le schéma ci-dessous :

Dans cet article, nous explorerons les facteurs cognitifs. Pour les trois autres facteurs, nous en parlons dans un second article ici !

 

Créativité et cognition

Pour avoir une idée créative, des facteurs cognitifs entrent en jeu. C’est à dire que des processus mentaux vont se mettre en route pour nous permettre de produire une idée nouvelle et adaptée.

Les représentations mentales

Notre cerveau a la capacité de visualiser des images, c’est l’imagerie visuelle mentale. Ces représentations mentales sont une vraie aide pour une résolution créative d’un problème. Cela repose sur le fait qu’elles se manipulent rapidement, qu’elles sont malléables et peuvent être abordées sous plusieurs points de vue. Ces images mentales peuvent être transformées afin de générer des images de scènes jamais perçues et ainsi mettre en oeuvre des solutions innovantes (remercie ton lobe pariétal droit).

Par exemple, lorsqu’il a développé la théorie de la relativité, Einstein (chose promise, chose due) reportait avoir visualisé le trajet d’un faisceau lumineux.

Si vous souhaitez aller plus loin sur ce sujet, Jean-Christophe vous parlera plus longuement des modèles mentaux à l’occasion de Blendwebmix 2018 !

 

Flexibilité cognitive

On entend souvent parler de pensée divergente quand on parle de créativité. Les plus pointilleux d’entre nous parleront plutôt de flexibilité cognitive spontanée (potayto, potahto). C’est la possibilité de produire un grand nombre d’idées variées sur un même sujet. De nombreux auteurs ont montré une corrélation positive entre la pensée divergente et les performances créatives. En gros, plus on génère d’idées, plus on a de chance d’en avoir une qui soit à la fois nouvelle et adaptée, donc créative.

Un autre type de flexibilité cognitive est impliqué dans les aptitudes créatives : la flexibilité cognitive adaptative. Elle nous permet de changer de point de vue ou de stratégie de résolution de problème (à part si tu as subi une lobectomie frontale, sorry for that). Pour cela, on s’appuie sur l’organisation de nos connaissances, sous forme d’un réseau. C’est comme si tous les concepts étaient connectés sur une grande toile d’araignée, qu’on pourrait représenter comme ça :

Le Remote Associates Test (Mednick, 1962) est un test neuropsychologique qui illustre bien ce principe. Il consiste à donner trois mots et à laisser la personne deviner le point commun entre les trois.

Par exemple :

Blanc

Rat

Bleu

devraient te faire penser à un mot (cherche encore).

Plus on arrive à former des associations lointaines, plus nos aptitudes créatives sont élevées. Une idée créative sera toujours le fruit d’une association d’idées existantes. On différencie :

  • les associations : deux idées similaires qui se mélangent
  • les bissociations : deux idées non connectées de façon apparente

Par exemple, le code-barres est inspiré du braille et du système optique de lecture des bandes-son au cinéma.

 

Le rôle des connaissances

Puisque la capacité à effectuer des associations lointaines est synonyme de créativité, la taille des réseaux sollicités doit être la plus grande possible. Ça veut dire que les aptitudes cognitives contribuent à la pensée créative, mais que la créativité ne peut s’exercer que si nous disposons déjà de connaissances suffisantes sur le domaine.

Par exemple, les oeuvres de 76 compositeurs très connus ont été analysées (Hayes, 1989). La période moyenne identifiée entre le début de leurs études et leur première oeuvre considérée comme créative est de 10 ans !

Il y aurait également deux autres avantages à connaître beaucoup de choses sur le domaine en question. D’abord, cela permettrait de pouvoir se concentrer sur les aspects nouveaux de la tâche. Ensuite, on saurait mieux tirer parti des évènements liés au hasard. La découverte de la pénicilline par Alexander Fleming est un exemple bien connu de la prise en compte d’aspects accidentels dans une découverte.

Pasteur affirmait que “dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés”.

Mais ne va pas trop vite chausser tes lunettes rondes et ouvrir tes livres. Trop de connaissances peut aussi amener de la rigidité mentale qui serait néfaste pour l’expression d’idées créatives.

Par exemple, des chercheurs ont testé des joueurs de bridge experts et novices. Lorsqu’un petit changement était apporté au jeu (c.-à-d. changement des noms de couleurs des cartes), les deux types de joueurs étaient pénalisés temporairement dans leurs performances. Cependant, si les règles du jeu étaient transformées de façon plus radicale, les performances des experts étaient bien plus affectées que celles des novices.

En fait, tu peux rechausser tes lunettes rondes, car certains auteurs pensent que ce n’est pas la quantité de connaissances qui rend moins créatif, mais la force des associations entre les concepts. C’est dans le cortex que ça se passe. En gros, le plus de connaissances possible sur le domaine associé à une bonne flexibilité cognitive, c’est le combo gagnant !

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En bref

Les capacités cognitives essentielles pour la créativité sont les suivantes (Lubart et al., 2003) :

  • La capacité à identifier et définir le problème : à l’aide des représentations et de l’imagerie visuelle mentale
  • L’encodage sélectif : permet de filtrer les informations non pertinentes et de stocker les informations pertinentes en mémoire de travail
  • La comparaison sélective : recherche en mémoire à long terme des informations pertinentes en lien avec le problème (par analogie, des métaphores, etc.)
  • La combinaison sélective : mise en relation des informations pertinentes en mémoire de travail avec les informations stockées en mémoire à long terme
  • La pensée divergente (ou flexibilité cognitive spontanée) : c’est la recherche pluri-directionnelle et quantitative d’idées à partir d’un simple point de départ
  • La flexibilité cognitive adaptative : la capacité à se dégager d’une idée initiale pour trouver de nouvelles pistes
  • L’auto-évaluation de la progression vers la solution

Au fait, c’était “fromage”.

 

A Little Less Conversation, a Little More Action Please

 

On vous propose d’en rester là pour cette première partie consacrée au “Cerveau créatif” (deuxième épisode ici). A bientôt pour de nouveaux conseils qui feront grimper ton capital créativité !

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Pour aller plus loin :

Borst, G., Dubois, A., & Lubart, T. I. (2006). Structures et mécanismes cérébraux sous tendant la créativité: une revue de la littérature. Approche neuropsychologique des apprentissages de l’enfant (ANAE)18(87), 96-113.

Mathilde Da Rocha
Mathilde Da Rocha

Diplômée d’un doctorat en Ergonomie Cognitive, Mathilde est spécialisée dans la conception et l’évaluation d’interfaces homme-machine. Après 4 années dans l’industrie automobile, elle déploie aujourd’hui ses connaissances théoriques et techniques dans la conception d’expériences utilisateurs optimisées. La conception participative est l’un de ses domaines de prédilection.

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