Ce qu’un regard UX change dans la sécurité événementielle !
Jean-Christophe Paris 8 avril 2026

L’Institut Suisse de Sécurité Urbaine et Événementielle (ISSUE) organisait sa première édition au Palexpo les 11 et 12 mars, et Pascal Viot, son président et contact de longue date au Paléo Festival, nous a invités à prendre la parole. La sécurité événementielle c’est pas notre thématique de prédilection, notre sujet à nous c’est les usages et l’expérience, quel que soit le domaine. En revanche, l’événementiel, ça, on connait plutôt bien ! 

Pascal Viot a ouvert la conférence sur une réalité brutale. Le secteur apprend trop souvent dans l’urgence, souvent trop tard, avec peu de capitalisation.

Le programme était construit autour de trois fils rouges (le réel et les retours d’expérience, les menaces et leur proportionnalité, les sciences et les technologies) avec l’ambition de croiser ce qui d’habitude reste séparé. 

On raconte ici ce qui nous a marqués, et pourquoi on pense que ça dépasse largement la question de la sécurité.

Des procédures qui existent sur le papier

Aurore Châtard, Head of Safety de l’Eurovision Bâle 2025, a ouvert le bal avec un retour d’expérience de l’édition précédente organisée à Malmö. Côté sécurité, elle a présenté la mise en place des matrices de critères pour renforcer la capacité d’anticipation et la création d’une centrale (sorte de méga PC sécurité) avec une fonction résilience en gestion de crise. Côté participants, des espaces pensés pour des publics différents (zones connectées ou déconnectées, espaces d’accessibilité, espace disco pour les 60 ans et plus) sont également mis en place. 

Entre les deux, tout se joue sur la lisibilité de qui fait quoi, sur fond d’un entremêlement entre logique sécuritaire et logique d’expérience qui ne se résout jamais complètement.

Slide de présentation de la conférence de Aurore Châtard, Head of Safety de l'Eurovision Bâle 2025

Morten Therkildsen, responsable sécurité du festival Roskilde, qui a été tragiquement marqué dans les années 2000 par un accident ayant causé la mort de neuf personnes sur la scène principale, pousse le sujet plus loin. Les meilleures procédures ne valent rien si personne ne sait qui les active et comment. Ce mot « activation » dit quelque chose que « procédure » ne dit pas, et ça ouvre la porte de l’organisationnel. Sur la base de cette expérience, ses équipes ont construit une procédure de « Stop Show » avec une architecture de planification et de décision qui sert aujourd’hui de base à une formation internationale.

La session sur les risques émergents posait le même type de question sous un autre angle : la notion d’impermanence (tout change tout le temps), l’importance d’un langage commun entre acteurs, le rôle du scénario, et la nécessité de penser les dispositifs en fonction de la temporalité et de l’intensité des menaces pour qu’ils restent cohérents et résilients.

L’accident de Crans-Montana a conduit deux experts, l’un français, l’autre suisse, à confronter les approches des deux pays en matière de norme incendie. Leurs référentiels sont complémentaires, et la discussion a montré que la simulation et le retour de terrain peuvent faire avancer les choses là où les textes seuls ne suffisent pas, parce que la question relève aussi des comportements et du guidage des usagers.

L’expérience ne s’arrête pas au site

Chris Kemp a développé la tension entre ce qu’il appelle « certainty » (la surplanification, qui rigidifie) et « uncertainty » (le manque de structure, la faible organisation et la faible intégration, qui laissent les équipes improviser dans l’urgence). Fort de dizaines de projets avec des grandes salles et festivals du Royaume-Uni (Wimbledon, O2 Arena), il a proposé un framework pour comprendre le « crowded space » (les espaces à fortes densités) qui se concentre autant sur les grandes problématiques que sur les raisons qui les engendrent, notamment les enjeux d’alignement entre acteurs.

Pete Dalton, qui a travaillé plusieurs dizaines d’années pour Interpol, a posé une méthode de sécurité préventive pour les évènements : analyse de menace, évaluation des vulnérabilités, sécurité par le design, intégration des opérations, garantie de livraison. Dans ce cadre, il voit l’IA comme un amplificateur du travail des professionnels du secteur dans l’event management. Surtout, il encadre de manière très stricte les LLM avec lesquels ils travaillent, et s’appuie uniquement sur des données open data.

Slide de présentation de la conférence de Chris Kemp

Chez Akiani, l’un de nous a fait sa thèse sur la mobilité, et la présentation de Franco Tufo (CITEC), intitulée « from tickets to memories », nous parlait directement. Avec des données solides et des retours d’expérience sur des événements d’envergure (Milan Cortina 2026, Paris 2024, ou encore la venue du pape en 2018 à Genève) il a montré que le transport fait partie de l’expérience au même titre que ce qui se passe sur le site. L’importance de la donnée et le développement d’outils maison pour le dimensionnement étaient au centre de sa présentation.

Mehdi Moussaïd a, quant à lui, retracé la science des foules, des modèles de forces sociales à la matière granulaire. Ce qui nous a particulièrement intéressés, c’est comment en situation d’incertitude, ce sont les « éclaireurs » qui influencent le comportement des autres. En s’appuyant sur des cas réels (pèlerinage à la Mecque, Fête de San Fermin, Love Parade), il a identifié les facteurs de risques concrets : flux opposés, rétrécissement, phénomène de panier, moments d’attente, circulations en angle droit.

Slide de présentation des facteurs de risque

Enfin, thierry Rodrigues a conclu sur un talk intitulé « Allier l’expérience spectateur à sécurité », avec une approche de service design orientée gestion de foule (crowd management). On a retrouvé des référentiels proches de ce qu’on pratique. L’identification de points de décision sur le parcours spectateurs pour y positionner des éléments d’orientation, par exemple, c’est exactement ce qu’on fait.

Photo d'une vue globale de la salle de conférence

La session s’est poursuivie avec un tour d’horizon des cas d’utilisation des IA génératives dans le secteur, de l’interrogation de documents à la mise à disposition d’outils d’accès personnalisés. Ce qui rendait la session intéressante, c’est qu’elle était animée par un expert de la sécurité, pas par un expert en IA, ce qui posait les bonnes questions du côté des besoins métier. La conférence s’est conclue par une table ronde sur la formation des acteurs du domaine.

La technologie ne règle pas ce qu’on n’a pas compris

On a pris la parole dans une discussion avec un fournisseur de solutions technologiques de comptage, animée par Mario Fossati, secrétaire général du Paléo Festival. On était ravi de le retrouver dans ce contexte, dans la lignée de notre travail en collaboration sur les parcours d’expérience à Paléo.

Intervention d'Akiani avec un fournisseur de solutions technologiques de comptage, animée par Mario Fossati

Ce qu’on a défendu, c’est que la solution clé en main n’existe pas. Avant d’ajouter une couche de technologie, il y a un vrai travail de l’intérieur à faire sur la façon dont l’organisation fonctionne. Comment ça marche actuellement ? Qui décide quoi, avec quelle information, dans quel délai ? Greffer une technologie sur une organisation qu’on n’a pas regardée de près, ne règle pas ses effets de silos, ça les rend visibles. Côté utilisateurs, on a abordé l’utilisabilité (la technologie n’est qu’une proposition technique tant qu’elle n’est pas adoptée), puis l’acceptabilité (capter mes données, mais pour quel bénéfice ?), et enfin la connectivité, cette idée qu’on est à la fois capteur et récepteur. On a aussi ouvert quelques perspectives sur l’IA. 

On en parle plus en détail dans notre conférence aux Weezday Festival (replay disponible).

Ce qu’on retient

La deuxième journée était symptomatique de la richesse de cette conférence : sciences cognitives, science des foules, mobilité, service design. Quand on décloisonne les regards, on voit apparaître toute la chaîne de valeur de l’expérience, et avec elle des choses qu’on ne voyait pas quand chacun restait dans son couloir. Des conflits d’usage, des questions d’acceptabilité et d’interférence, des référentiels préexistants qui percutent la réalité d’un événement.

Quand on met un contrôle de type aéroport à proximité d’un stade, par exemple, la foule ne se comporte pas comme dans un terminal.

On est arrivés en étrangers au domaine de la sécurité événementielle. On repart avec le sentiment que les questions qu’on pose dans tous nos projets se posent ici aussi. Tout cela fait écho à ce qu’on travaille depuis plusieurs années avec le Paléo Festival Nyon (étude de cas à venir!).

Merci à Pascal Viot pour l’invitation et à toute l’équipe ISSUE pour l’organisation. 

Rendez-vous en mars 2027.

Jean-Christophe Paris

Spécialisé en Ingénierie des Facteurs Humains, Jean-Christophe a participé à de nombreux projets dans le domaine de la R&D automobile. Il apporte sa double compétence scientifique et technique dans les approches de conception centrée sur l'humain. L'analyse de l'activité et sa modélisation sont ses spécialités.