Comprendre l’engouement autour du Dark mode
Si à l’origine le Dark mode, également appelé polarité négative, a été adopté par nécessité technique (et oui, avant le light mode imitant la lecture sur feuille de papier, les textes lumineux étaient affichés sur fond sombre) aujourd’hui sa popularité est due à plusieurs facteurs :
- la perception esthétique moderne et sophistiquée,
- le désir croissant de personnalisation des utilisateurs,
- les préoccupations liées à l’augmentation significative du temps passé devant les écrans.
À cela s’ajoute l’influence des acteurs majeurs de l’industrie technologique. Apple, par exemple, valorise ce mode pour ses effets positifs sur la fatigue oculaire, l’autonomie de la batterie et l’optimisation de la qualité du sommeil.
Pourtant, malgré cette popularité émergente, les effets réels du Dark mode ne font pas l’objet d’un consensus scientifique. En 2021, nous explorions déjà les racines de ce débat dans notre article “Parlons Dark mode”. Cinq ans plus tard, il est temps de mettre à jour nos connaissances avec les avancées récentes.
Il devient rapidement évident que pour comprendre les contextes d’utilisation optimaux du Dark mode, il est nécessaire de dresser la liste des divers facteurs contextuels qui influencent les conclusions des différentes études. Pour cadrer la recherche sur ce sujet, on a utilisé le modèle SOR (S pour stimulus, O pour Organism et R pour Response) proposé en 2024 dans une revue littéraire (Yang, Goh et Yi, 2024).
Qu’est-ce que c’est le modèle S-O-R ?
Le cadre théorique S-O-R (Stimulus-Organism-Response) est un modèle utilisé par les chercheurs pour structurer et comprendre les effets du Dark Mode, car il n’existe pas encore de consensus scientifique clair sur le sujet.
Voici comment il se décompose pour analyser l’expérience utilisateur :
- Stimulus (S) ou le déclencheur : Il s’agit de l’ensemble des facteurs, internes ou externes, qui vont provoquer une réaction chez l’utilisateur. Dans le contexte du Dark Mode, cela inclut :
- L’environnement : L’éclairage ambiant (sombre ou lumineux).
- Le matériel : Le type d’équipement (smartphone, ordinateur, liseuse).
- Le contenu : Ce qui est affiché à l’écran.
- L’utilisateur : Ses caractéristiques propres (âge, vision, fatigue initiale).
- Organism (O) ou la réaction interne : C’est ce qui se passe « à l’intérieur » de l’utilisateur face au stimulus. Les sources classent ces réactions en trois catégories :
- Perceptuelles : Les émotions ressenties, l’appréciation esthétique.
- Physiologiques : La fatigue visuelle, le confort oculaire.
- Cognitives : La lisibilité, la charge mentale, la difficulté de compréhension.
- Response (R) ou la conséquence comportementale : C’est le résultat visible, l’action ou le comportement final de l’utilisateur.
- Réponses positives : Une bonne compréhension, une exécution fluide des tâches, une préférence d’utilisation.
- Réponses négatives : Une performance ralentie, de l’inconfort, ou le refus d’utiliser l’interface.
En résumé : Ce modèle sert à ne pas regarder uniquement la performance (R) ou le design (S) de manière isolée, mais à comprendre comment l’environnement et le design interagissent avec l’état interne de l’utilisateur (O) pour produire un résultat.
On va donc essayer d’utiliser ce cadre pour comprendre les différentes interactions entre “stimulus”, “organisme” et “réponse” et pouvoir apporter des recommandations pour la conception d’interface en Dark mode.
Pour cela, notre article tentera de vous apporter les réponses aux questions suivantes :
- Comment fonctionne l’œil face au Dark mode et au Light mode ?
- Quelles sont les conséquences du Dark mode sur la fatigue/confort visuelle ?
- Quels sont les impacts du Dark mode sur les performances des utilisateurs ?
- Quels sont les facteurs qui faut prendre en compte pour faire le choix entre Dark mode et Light mode ?
- Dans quels contextes l’utilisation du Dark mode est optimale et dans lequel il ne l’est pas ?
- Quelle est la perception du Dark mode par les utilisateurs vs le Light mode
- Comment faire un bon Dark mode ?
- Quels sont les réels impacts du Dark mode sur la consommation d’énergie ?
La mécanique de l’œil : Pourquoi vos pupilles travaillent-elles plus en mode sombre ?
On l’a vu précédemment, le mode sombre a gagné en popularité et est souvent suggéré pour réduire la fatigue oculaire, bien que les preuves à ce sujet soient contradictoires.
Faisons un peu de physiologie :
- En Light Mode (fond clair) : La luminosité force votre pupille à se contracter. Une pupille petite réduit les aberrations optiques et augmente la profondeur de champ. Résultat : l’image est plus nette et l’œil force moins pour faire le point (l’effort d’accommodation).
- En Dark Mode (fond sombre) : Dans l’obscurité, la pupille se dilate pour capter la lumière. Cela la rend plus sensible aux aberrations sphériques, ce qui réduit la netteté de la vision. Pour les personnes astigmates, cela crée souvent un « effet de halo » (un flou autour des lettres blanches) très désagréable.
« Le mode clair offrirait une meilleure focalisation visuelle, alors que le mode sombre pouvant provoquer une dilatation des pupilles pour capter plus de lumière, les rend plus sensibles aux aberrations. Le mode clair est donc supposé meilleur pour la lisibilité surtout lors de lectures prolongées dans des environnements lumineux. »(Atsani, Mukaromah et Anugerah, 2025)
Le bon point pour le Dark Mode : Il réduit l’exposition à la lumière bleue, ce qui peut favoriser un meilleur sommeil en perturbant moins la sécrétion de mélatonine.
Fatigue visuelle : Le grand paradoxe
Le Dark Mode repose-t-il vraiment les yeux ? C’est ici que ça se corse.
Ressenti vs mesures objectives
Il existe un fossé entre le ressenti et l’effet physiologique au niveau du corps. Dans les questionnaires, les utilisateurs déclarent souvent ne sentir aucune différence de fatigue entre les deux modes. Pourtant, les mesures du CFF (Critical Flicker Fusion), un indicateur de la fatigue du système nerveux central, montrent une autre vérité : le Light Mode génère biologiquement plus de fatigue que le mode sombre (Sengsoon et Intaruk, 2025)
Le coupable ? La sécheresse.
Face à un écran lumineux (Light Mode), nous avons tendance à moins cligner des yeux. Résultat : le film lacrymal s’évapore, créant sécheresse et fatigue physiologique, même si vous avez l’impression de mieux lire.
Impact sur les pathologies oculaires et dépendance
Le confort visuel est tributaire d’éventuelles pathologies oculaires ; par conséquent, l’impact des écrans varie significativement d’un individu à l’autre :
- Team Dark Mode (Cataracte & Photosensibilité) : Si vous avez un cristallin trouble (cataracte), le fond sombre est bénéfique pour vous. Il réduit la dispersion de la lumière dans l’œil et améliore nettement la lisibilité.
- Team Light Mode (Astigmatisme) : Si vous êtes astigmate (comme une grande partie de la population), le Dark Mode est votre ennemi. La dilatation de la pupille dans le noir crée un « effet de halo » (le texte blanc bave sur le fond noir). Votre cerveau doit forcer en permanence pour « nettoyer » les bords des lettres, créant une fatigue cognitive rapide.
- Le risque Myopie : Attention, une exposition prolongée et intensive au Light Mode (polarité positive) pourrait être corrélée au développement de la myopie (Aleman, Wang et Schaeffel, 2018)
Les combinaisons toxiques à éviter
Parfois, ce n’est pas le mode qui fatigue, mais comment vous l’utilisez. Deux scénarios sont particulièrement destructeurs pour votre confort :
- L’erreur du « Rouge sur Noir » est la pire combinaison possible : Les études montrent que lire du texte rouge en mode sombre génère un pic de fatigue visuelle, surtout si la pièce est mal éclairée. (Fan et al., 2024)
- Le mythe du « Noir Total » : N’utilisez jamais le Dark Mode dans l’obscurité complète (0 lux). La dilatation maximale de la pupille combinée à l’effort de lecture est très mauvaise pour la fatigue. Il faut toujours une petite lumière d’ambiance (environ 10 lux) (Fan et al., 2024)
L’importance de l’écran (LCD vs Liseuses)
La fatigue vient souvent de la technologie même de votre écran.
- Les dangers du LCD : Sur un smartphone ou un PC (LCD/OLED), le rétroéclairage bombarde la rétine. Une étude cellulaire a montré que les écrans LCD induisent jusqu’à 3 fois plus de stress oxydatif sur les cellules rétiniennes que les nouvelles technologies de papier électronique (Wang et al., 2023)
- Les avantages des écrans E-Ink : Si vous lisez sur une liseuse (type Kindle), c’est différent. L’encre électronique ne fatigue pas plus les yeux que le papier. De plus, les nouveaux éclairages (type ComfortGaze) réduisent la lumière bleue à la source, protégeant vos cellules bien mieux qu’un simple « mode nuit » sur un écran classique (Wang et al., 2023)
En résumé : Bien que le Mode Sombre soit un allié pour le confort visuel, la véritable solution miracle pour protéger vos yeux reste d’opter pour une liseuse ou un livre physique, en délaissant votre écran LCD.
Performance : Êtes-vous plus productif en Dark mode ?
C’est ici que les idées reçues volent en éclats. Êtes-vous plus productif dans le noir ? La réponse dépend entièrement de la tâche.
Lecture et Relecture : Avantage Light Mode
Concernant les performances visuelles, les études montrent que pour les personnes ayant une vision normale ou corrigée, le mode clair offre, la plupart du temps, de meilleures performances visuelles (acuité visuelle et relecture). (Piepenbrock et al., 2013)
On peut noter que l’avantage du mode clair sur les performances de relecture et de vitesse de lecture est d’autant plus grand que la taille de police est petite. Une étude prouve d’ailleurs que les seuils de lisibilité (c’est-à-dire le temps nécessaire pour lire correctement un mot) augmentent généralement avec les polices de plus petites tailles. En mode sombre, ce seuil de lisibilité augmente davantage surtout avec la plus petite taille de texte testé (Piepenbrock, Mayr et Buchner, 2014)
Logique et Cognition : Avantage Light Mode
Pour des tâches de raisonnement abstrait (tests de QI, logique, reconnaissance de formes), les utilisateurs performent mieux en mode clair, quels que soient leur âge ou leur sexe (Gazit et al., 2025)
Tableaux de bord et Précision : Avantage Dark Mode
Dans le cadre de réalisation de tâches sur une interface de tableau de bord, dans un environnement peu éclairé (à trois niveaux de difficulté différents), une étude a prouvé que certaines variables liées à l’efficacité comme la précision, la confiance et le nombre de fixations étaient bien meilleures en mode sombre, mais uniquement pour les tâches moyennement complexes. Pour les 2 autres niveaux, il n’y avait pas de différence (Ettling et al., 2025)
Attention : Cela ne concerne pas la vitesse de réalisation des tâches !
Gestion du Stress : Avantage Dark Mode
Sous pression, le Dark Mode aide à maintenir la productivité grâce à son effet « relaxant ». Le Light Mode, perçu comme « énergique » et « alerte », finit par créer plus de fatigue sur le long terme (Andersson et Chan, 2025)
Du coup, quand utiliser le Dark mode ?
Il n’y a pas de vainqueur universel, tout dépend du contexte (l’éclairage ambiant est la clé !).

La guerre des perceptions : cool vs confiance
Le choix du mode influence aussi la psychologie de l’utilisateur et l’image de marque.
- Dark Mode est perçu comme moderne, sophistiqué, « High-Tech » et mystérieux : Les utilisateurs l’associent à la personnalisation et au divertissement.
- Le Light Mode inspire la confiance et le professionnalisme : Une étude a montré que les utilisateurs hésitaient davantage à donner des infos personnelles ou bancaires sur une interface sombre. Pour des tâches sensibles comme un achat en ligne ou remplir un formulaire bancaire, le mode clair rassure davantage (Hultman et Jiang, 2024 ).
L’argument écolo du Dark mode : vrai ou faux ?
C’est un argument marketing fréquent, mais il est à nuancer fortement.
- Ça marche SI : Vous avez un écran OLED ou AMOLED. Dans ce cas, les pixels noirs sont éteints, permettant une économie de batterie de 60 à 67 % (Dash et Hu, 2021).
- Ça ne marche PAS SI : Vous avez un écran LCD (la majorité des ordinateurs portables et moniteurs de bureau). Le rétroéclairage reste allumé même sur le noir (Dash et Hu, 2021).
- L’effet rebond : Attention ! 80 % des utilisateurs ont tendance à augmenter la luminosité de leur écran lorsqu’ils passent en mode sombre pour mieux voir, ce qui annule souvent les économies d’énergie potentielles (Datson, 2025).
Designers : Comment faire un « Bon » Dark Mode ?
L’Accessible Perceptual Contrast Algorithm (APCA) est une méthode récente et scientifiquement robuste pour mesurer le contraste perçu entre le texte et son fond, en tenant compte de la physiologie visuelle humaine et des particularités des écrans (dark/light mode). Contrairement aux anciens modèles (comme le WCAG 2), APCA prend en compte :
- la luminosité absolue (luminance) du texte ET du fond
- la taille et l’épaisseur du texte (petit ou fin = plus fatigant)
- l’espace colorimétrique de l’écran
- le sens de lecture (noir sur blanc ≠ blanc sur noir au niveau de la perception)
APCA exprime le contraste sous forme de valeur Lc (Lightness contrast). Voici les recommandations de l’APCA en mode sombre :
- Jamais de noir pur ni de blanc pur : Évitez le contraste extrême #000000 sur #FFFFFF. Cela crée un scintillement (halation) désagréable.
- Recommandation : Utilisez un gris très foncé (#181818 ou #23272A) pour le fond et un blanc cassé (#FAFAFA) pour le texte.
- Grossissez le texte : Comme la netteté baisse en mode sombre, il faut compenser. Taille minimale recommandée : 16px à 18px.
- Évitez les polices fines : La lumière « mange » la graisse des caractères. Utilisez des graisses Regular ou Medium (≥ 500), jamais de Light.
- Attention aux couleurs : Évitez le texte rouge sur fond sombre, c’est ce qui fatigue le plus l’œil.
- Attention aux contrastes : Visez un contraste de luminance (Lc) ≥ 75 pour le texte courant.
- Laissez le choix : c’est la règle ultime. La préférence est souvent liée à l’habitude et à la vue de chacun. Ne forcez jamais un mode par défaut sans option de bascule. C’est d’ailleurs le parti-pris que nous avons choisi lors de la réalisation d’une messagerie instantanée écoresponsable.
Que retenir sur le Dark mode ?
S’il y a une leçon à tirer des différentes études scientifiques, c’est que le Dark Mode n’est ni le sauveur universel de nos yeux ni une simple tendance esthétique mais, avant tout, une option contextuelle.
Vouloir imposer un mode unique est une erreur majeure car les études prouvent que contraindre un utilisateur à utiliser un mode qu’il n’aime pas (ou qui n’est pas adapté à sa vue) génère non seulement de la frustration, mais augmente réellement son stress et sa fatigue ressentie (Andersson et Chan, 2025).
Pour les utilisateurs, privilégiez la performance du Light Mode pour le travail intensif en journée, et basculez vers le confort du Dark Mode lorsque la lumière baisse ou pour vos loisirs.
Pour les concepteurs, arrêtez de traiter le mode sombre comme un simple « filtre de couleur » inversé. C’est une variante de design à part entière qui exige une vérification rigoureuse des contrastes (méthode APCA) et de la lisibilité.
Le véritable gagnant ? Ce n’est ni le fond noir ni le fond blanc. C’est le bouton « Toggle » (bascule). La meilleure fonctionnalité que vous puissiez offrir est de laisser le contrôle total à l’utilisateur, pour qu’il adapte son interface à son environnement et à sa fatigue.
Sources
Andersson, L. et Chan, Y.T. (2025) « Mörkt Läge och Dess Inflytande på Psykologisk och Fysisk Avkoppling under Stress ».
Datson, Z. (2025) « The Dark Side of Dark Mode ».
Hultman, L. et Jiang, Y. (2024) « Dark vs Light: A Study on Dark Mode’s Effects on User Trust and Brand Perception ».
Yang, A., Goh, C.H. et Yi, L.J. (2024) « The Research into Dark Mode: A Systematic Review Using Two-Stage Approach and S-O-R Framework », International Journal of Communication Networks and Information Security (IJCNIS), 15(4).