Parlons Dark mode
Yannick Daviaux 2 mars 2021

Le Dark mode : on le voit fleurir sur les nouvelles moutures de nos apps favorites1. Nos GPS y succombent au coucher du soleil. On en débat entre amis et collègues à coup de « Le fond blanc ça fait mal aux yeux », s’opposant farouchement à du « Le fond noir c’est difficile à lire ».

Alors qui croire ? Comment trancher ? Quels arguments permettent de se positionner ? Voici quelques éléments de réflexion permettant de comprendre pourquoi il n’est pas si simple de choisir son camp. Précisons que les éléments rapportés se limitent à la présentation d’informations sur interfaces digitales.

Dark mode et Light mode : qu’est-ce que c’est ?

Conformément à la définition proposée dans l’article de blog de R. Budiu2 du Norman and Nielsen Group, les termes « Dark mode » et « Light mode » désigneront ici les caractéristiques de polarité de contraste entre un objet et le fond de l’objet.

Le « Light mode » définira une polarité positive : par exemple, une police sombre sur fond clair.
Par opposition, le « Dark mode » définira une polarité négative : par exemple, une police claire sur fond sombre.

La performance, l’élément central des débats ?

Appuyons-nous justement sur ce bel article de blog pour rentrer dans le vif du sujet. Nous vous engageons d’ailleurs à en prendre connaissance pour en capter les nuances et subtilités. En première partie, l’auteur s’appuie sur une série d’études rapportant que :

  • le Light mode permet d’accroître la performance chez des personnes avec une vision normale ou corrigée (lecture et acuité visuelle pour des tâches courtes) ;
  • pour ces même tâches courtes et ce même public, il n’y a pas d’effet sur de multiples marqueurs de la fatigue (bien que d’autres études prouveraient que le Dark mode serait moins fatiguant pour des environnements en réalité virtuelle3)
  • l’avantage de performance en Light mode est d’autant plus important que la taille de la police décroît.

Un effet de l’ambiance lumineuse ?

Les résultats précédents sont rapportés pour des situations d’environnement lumineux. Qu’en est-il en ambiance sombre ?

  • L’avantage du Light mode semble indépendant de l’ambiance lumineuse (ambiance sombre vs lumière de bureau) pour une tâche de relevé d’erreurs dans un texte10.
  • Également, pour cette même tâche, les marqueurs objectifs et subjectifs d’effort et de contrainte ne varient pas, quel que soit le croisement entre polarité et ambiance lumineuse.
  • Cet avantage du Light mode en ambiance sombre se retrouve également pour une tâche de prise d’information très rapide (1 ou 2 mots sur GPS ou une smartwatch)11.

Pourtant, à l’utilisation d’écrans LCD, l’avantage de l’une ou l’autre des polarités en ambiance sombre dépendra du type de tâche réalisée12. Les usagers rapportent même préférer, de manière générale, la configuration qui est la moins stimulante pour les yeux. À savoir, le Dark mode.

Et donc, tous pour le Light mode ?

Et bien non.

D’abord parce que trop peu d’études ont été réalisées auprès de publics présentant des troubles visuels. En plus, le peu d’études existantes ne convergent pas forcément avec les résultats chez les personnes sans trouble. Par exemple, le nombre de mots lus en un temps donné est plus élevé chez les personnes atteintes de trouble d’opacification du cristallin (type cataracte). Les origines des troubles visuels étant différentes, l’impact de la polarité est lui aussi spécifique aux troubles visuels.

(À noter : des résultats d’une étude de l’impact du Dark mode sur les personnes astigmates circulent en citant les travaux de postdoc de J. Harrison du Sensory Perception and Interaction Research Group, University of British Columbia. Or, il est impossible de trouver cette source sur les moteurs de recherche scientifiques dédiés, ni sur la page de son laboratoire9. L’information rapportée pointant que les personnes astigmates voient d’autant plus flou en Dark mode n’étant pas vérifiable, nous ne la discuterons pas ici).

Ensuite, parce que les résultats précédents ont été relevés sur des tâches courtes. Mais pour des tâches de lecture d’une heure, une autre préoccupation apparaît : la lecture en Light mode engendre le développement de facteurs généralement associés à la myopie. Et par association, la lecture prolongée en Dark mode serait moins délétère pour la santé oculaire. Et de deux bons points.

Tiens, on ne parle plus seulement de performance ici, mais d’accessibilité, de santé, de long terme. Et la dimension de la performance s’en retrouve finalement toute relative. Quels autres enjeux se doivent d’être questionnés pour compléter les points de vue, en plus de l’accessibilité et de la santé ?

Biais affectif en Dark mode

Une piste de réflexion supplémentaire émerge des résultats de l’effet des couleurs d’une interface sur la perception émotionnelle et sémantique des mots4.

Dans ce travail, les auteurs se sont intéressés à la diffusion de messages via le chat de la plateforme Twitch, leader pour la diffusion live de performance esport en particulier. Les 67 participants à l’étude devaient annoter une série de 229 messages comme positif, neutre, ou négatif (aboutissant à des notes respectives de +1, 0 et -1). Le moitié d’entre eux se voyaient présenter les messages en Light mode, l’autre moitié en Dark mode. Constat : la présentation des messages en Dark mode a renforcé le sentiment de négativité des messages présentés. Quelle explication à ce constat ?

Est-ce parce qu’il est plus difficile de lire un texte blanc sur fond noir (performance) et donc, son contenu est jugé plus négativement ? Les auteurs rejettent cette hypothèse, grâce à une 3ème condition expérimentale (police noire sur fond gris) qui aurait rapporté des résultats plus négatifs que le Dark mode (la polarité de contraste était plus contraignante dans cette 3ème condition). Est-ce lié au sentiment de familiarité de lecture en Light mode, qui amène à juger son contenu moins négatif ? Là encore, les auteurs rejettent l’hypothèse grâce à la comparaison avec la 3ème condition expérimentale. La piste retenue : la couleur de l’interface influerait sur la perception du contenu d’un texte, particulièrement pour du contenu ironique ou sarcastique.

Mauvais point pour le Dark mode ? Pas sûr, en particulier si le but est de renforcer ce ressenti et créer une expérience en adéquation, comme ça pourrait l’être en jeu vidéo par exemple.

La satisfaction à l’usage

Après la performance, après la santé, l’accessibilité, les biais affectifs, si on prenait du recul et qu’on parlait de satisfaction à l’usage ?

Car la satisfaction n’est pas empreinte que de performance et d’usabilité, mais se rattache à une expérience plus globale, parfois émotionnelle, dont fait également partie l’esthétique et le contexte d’usage5-6. Les utilisateurs rapportent préférer le Dark mode car, dans certains contextes tels que la réalité virtuelle, il semble décroitre la fatigue visuelle en comparaison au light mode3. D’après une très récente étude de Eisfeld & Kristallovich7, c’est même le croisement de facteurs cités avec les facteurs sociaux qui permettrait d’expliquer l’engouement pour le Dark mode : mode du rétro / vintage, émergence des technologies Oled et sobriété énergétique, et même habitudes métiers (codeurs, gardien de nuit).

D’ailleurs, l’utilisation du noir revêt aussi d’une importance stratégique en marketing et design8, branches voisines de l’UX design. Les valeurs d’élégance, de modernité, l’aspect formel et/ou luxurieux, la notion d’innovation mêlée à la modernité et à la simplicité sont par exemple véhiculées par les marques au moyen de cette couleur.

En ouverture

Vous l’aurez compris, difficile de trancher en ce qui concerne l’utilisation du Dark mode. Et finalement, le meilleur conseil que nous pourrions donner serait de se poser les bonnes questions :

  1. Quelle(s) priorité(s) ai-je envie de pousser pour mon usager : Accessibilité ? Performance ? Confort ? Esthétique ?
  2. Quelles sont les autres contraintes d’usage qui peuvent conditionner mon choix : luminosité ambiante lors de d’utilisation de mon interface ? Utilisation long terme ou court terme ? Destination métier de l’interface et contraintes associées ?
  3. Enfin, quelles seront les contraintes de mon client : Économiser de la batterie (écran Oled) ? Pousse-t-il une image de marque qui sera véhiculée par une interface sombre ou claire ?

Une réponse générique et satisfaisante reviendrait à développer les 2 modes Light et Dark pour l’interface, et laisser l’usager choisir. Mais le budget et le temps le permettent-ils réellement ?

Vous l’aurez compris, cet article est ouvert à discussion et points de vus, tous aussi importants les uns que les autres. N’hésitez pas à nous faire part de vos réflexions et expériences en commentaires.

Références

1 – Azimov, A. (2020). Dark Mode List. Retrieved 2020-04-12 from https://darkmodelist.com/ 

2 – https://www.nngroup.com/articles/dark-mode/

3 – Erickson A., Kim K., Bruder G., & Welch G. (2020). Effects of Dark Mode Graphics on Visual Acuity and Fatigue with Virtual Reality Head-Mounted Displays. 2020 IEEE Conference on Virtual Reality and 3D User Interfaces (VR), pp. 434-442.

4 – Löffler D., Lennart G., & Hurtienne J. (2018). Night Mode, Dark Thoughts: Background Color Influences the Perceived Sentiment of Chat Messages. https://hal.inria.fr/hal-01678512

5 – Overbeeke, K., Djajadiningrat, T., Hummels, C., Wensveen, S. (2000). Beauty In Usability: Forget About Ease Of Use!. 10.1201/9780203302279.sec1. 

6 – Zarour, M., Alharbi, M. (2017). User Experience Aspects and Dimensions: Systematic Literature Review. International Journal of Knowledge Engineering. 3. 52-59. 10.18178/ijke.2017.3.2.087. 

7 – Eisfeld H., & Kristallovich F. (2020). The rise of dark mode : a qualitative study of an emerging user interface design trend. http://hj.diva-portal.org/smash/get/diva2:1464394/FULLTEXT01.pdf

8 – https://www.impactplus.com/blog/the-psychology-of-design-black-in-marketing-design

9 – https://www.cs.ubc.ca/labs/spin/publications

10 – Buchner A., & Baumgartner M. (2007). Text – Background polarity affects performance irrespective of ambient illumination and colour contrast. Ergonomics 50(7):1036-63. DOI: 10.1080/00140130701306413

11 – Dobres J., Chahine N., & Reimer B. (2017). Effects of ambient illumination, contrast polarity, and letter size on text legibility under glance-like reading, Applied ErgonomicsDOI: 10.1016/j.apergo.2016.11.001

12 – Tai Y-C., Yang S-N., Larons K., Sheedy J. (2013). Interaction of Ambient Lighting and LCD Display Polarity on Text Processing and Viewing Comfort. Journal of Vision July 2013, Vol.13, 1157. doi:https://doi.org/10.1167/13.9.1157

Yannick Daviaux

Docteur en Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives, Yannick est spécialiste des mesures témoignant des interactions entre l’Homme et son environnement. Son approche inspirée des neurosciences, de la physiologie et la biomécanique offre une pluridisciplinarité permettant à l’agence de traiter les projets avec une approche intégrative visant une meilleure compréhension des facteurs humains associés aux performances motrices, cognitives et émotionnelles.

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